Comprendre un parfum

Comprendre un parfum7 min de lecture

Matières naturelles ou synthétiques : ce que personne ne vous dit vraiment

Un parfum de niche doit-il être naturel pour être bon ? Ce que la synthèse a rendu possible, ce que la réglementation a fait disparaître, et pourquoi la question est mal posée.

Résine naturelle irrégulière posée à côté d'un cristal facetté.

C'est le sujet sur lequel circulent le plus d'approximations : « le naturel, c'est mieux ». En parfumerie, cette équation ne tient pas, et les meilleures maisons du monde en sont la démonstration quotidienne.

Cet article fait suite aux bases de la parfumerie.

Pourquoi le raisonnement ne se transpose pas

Le réflexe vient de l'alimentation et de la cosmétique, où « naturel » a un sens sanitaire assez direct. En parfumerie, il se heurte à trois réalités.

Une matière naturelle est variable : une absolue de jasmin ne sera pas identique d'une récolte à l'autre, selon la météo et le terroir. Elle est coûteuse, parfois dans des proportions considérables. Et elle peut être allergisante : les allergènes les plus surveillés de la parfumerie sont majoritairement d'origine naturelle.

Une composition intégralement naturelle serait donc instable dans le temps, différente d'un lot à l'autre, et incapable de produire une grande partie des effets olfactifs de la parfumerie moderne.

Trois molécules qui ont fait la parfumerie contemporaine

Molécule Année et laboratoire Ce qu'elle a rendu possible
Hedione 1962, Firmenich, Édouard Demole Une transparence jasminée, un effet de lumière et d'espace
Ambrox Fin des années 1940, Firmenich L'ambre gris sans le cachalot
Iso E Super 1973, IFF, John B. Hall et James M. Sanders Un halo boisé velouté, presque subliminal

Cristaux translucides couleur miel dans une coupelle de verre.

Une molécule de synthèse se présente souvent sous forme cristalline. Certaines coûtent plus cher que des naturels courants.

L'Hedione, méthyl dihydrojasmonate de son nom chimique, est synthétisée en 1962 dans les laboratoires Firmenich par le chimiste Édouard Demole. Elle trouve sa consécration dès 1966 dans Eau Sauvage de Dior, à laquelle elle donne cette clarté qui a défini une époque. Elle n'a pas d'odeur spectaculaire prise isolément : elle agit sur tout le reste.

L'Ambrox est mise au point par Firmenich à la fin des années 1940, après l'identification de l'ambroxide, l'un des composants clés de l'ambre gris. L'ambre gris naturel, concrétion issue du cachalot, est aujourd'hui à peu près introuvable et légalement problématique dans plusieurs pays. Sa version de synthèse a rendu la matière accessible, et c'est elle que l'on retrouve dans l'immense majorité des parfums ambrés du marché.

L'Iso E Super est découvert en 1973 chez IFF par John B. Hall et James M. Sanders, sous le nom d'Isocyclemone E. Une purification mise au point en 1975 donne la qualité commercialisée depuis. Sa particularité est troublante : beaucoup de gens ne la perçoivent pas directement, mais elle élargit et adoucit tout ce qui l'entoure. Elle est devenue si présente qu'elle constitue une signature d'époque.

Il faut ajouter que la synthèse n'a rien de récent. Les aldéhydes, molécules de synthèse, sont au cœur de Chanel N°5 composé par Ernest Beaux en 1921. La parfumerie moderne est née de cette rencontre entre naturel et synthèse, il y a plus d'un siècle.

Ce que la réglementation a fait disparaître

Le cas de la mousse de chêne est le plus parlant, parce qu'il a redessiné une famille entière.

La mousse de chêne est la colonne vertébrale des parfums chyprés. Elle contient deux substances, l'atranol et le chloroatranol, identifiées comme sensibilisants puissants par le comité scientifique européen. Le règlement (UE) 2017/1410, publié en août 2017, les a interdits dans les cosmétiques. Depuis août 2019, aucun produit non conforme ne peut être mis sur le marché européen ; depuis août 2021, ceux qui restaient ont dû être retirés.

Résultat : des chyprés historiques ont été reformulés. Les extraits purifiés et les substituts de synthèse approchent le résultat sans le reproduire tout à fait. C'est le cas le plus documenté où une norme a modifié le patrimoine olfactif, et il montre bien que « naturel » ne veut pas dire « inoffensif ».

D'autres matières ont suivi le même chemin : les matières animales comme la civette ou le castoréum, aujourd'hui presque exclusivement recréées par synthèse, pour des raisons éthiques autant que réglementaires ; et certains agrumes photosensibilisants, dont l'usage est encadré.

Les matières naturelles restent irremplaçables

Rien de tout cela ne disqualifie le naturel, qui reste au cœur de la parfumerie de niche.

Éclats de bois de oud sombre et copeaux de santal clair.

Le oud se forme par l'infection d'un arbre. Certaines qualités comptent parmi les matières les plus chères au monde.
Matière Ce qui la rend précieuse
Oud, bois d'agar Formé par l'infection d'un arbre, rare, certaines qualités atteignent des prix extrêmes
Iris La racine doit sécher plusieurs années avant extraction
Rose de mai de Grasse Récoltée à la main, sur une fenêtre de quelques semaines par an
Jasmin sambac Rendement d'extraction très faible
Santal Croissance lente, ressource sous forte pression

Ces matières apportent une complexité, une profondeur et une évolution dans le temps que la synthèse approche sans toujours les égaler. Un parfumeur les emploie précisément là où elles font la différence.

L'éthique, dans les deux sens

Le débat est souvent présenté à sens unique. Il mérite mieux.

Du côté naturel, la pression sur le santal et l'oud pose de réels problèmes de déforestation et de surexploitation. Du côté synthétique, la production repose largement sur la pétrochimie, avec ses propres enjeux. Aucune des deux voies n'est neutre.

Les maisons les plus sérieuses raisonnent aujourd'hui matière par matière, avec des filières tracées pour certains naturels et de la synthèse là où elle épargne une ressource. C'est une question à poser en boutique : les réponses sont révélatrices.

Peut-on savoir ce que contient un flacon

Difficilement, et il faut être honnête sur ce point : sans analyse en laboratoire, personne ne peut affirmer la proportion de synthèse d'un parfum. Les marques ne sont pas tenues de la publier.

Certains indices donnent une intuition, sans valoir preuve. Un sillage très net, rond, qui semble flotter au-dessus de la peau, évoque des muscs et des boisés de synthèse modernes. Une évolution plus irrégulière, avec des accidents et des creux, évoque une part naturelle importante. Ce ne sont que des impressions.

Quant au « 100 % naturel », il est extrêmement rare, y compris chez les maisons qui en font un argument, ne serait-ce que pour des raisons de stabilité et de conformité réglementaire.

La suite

Reste à transformer tout cela en méthode d'achat : tester un parfum, puis l'acheter.

Pour poser ces questions à quelqu'un qui connaît ses maisons, l'annuaire recense les boutiques où l'on prend le temps de vous répondre.

Sources

  1. Règlement (UE) 2017/1410 de la Commission du 2 août 2017, relatif à l'atranol et au chloroatranol
  2. Normes IFRA, amendements successifs
  3. Nez, la revue olfactive, « La mousse de chêne : cas exemplaire du rôle de l'IFRA »
  4. Firmenich et IFF, historiques de leurs molécules captives

Floriane Bobée

Je tiens l’annuaire des parfumeries de niche en France et en Belgique. Aucune adresse n’y a payé sa place.

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