Notes et matières premières

Notes et matières premières7 min de lecture

La tubéreuse, de la chair blanche à la fraîcheur verte

Une fleur dont on ne tire aucune huile essentielle, seulement des absolues. Ce qu'elle sent réellement, et pourquoi les avis sur elle sont si partagés.

Tiges de tubéreuse aux fleurs blanches cireuses posées sur une pierre claire.

La tubéreuse est la fleur qui produit les réactions les plus violentes en boutique. Rarement de l'indifférence : soit une adhésion immédiate, soit un rejet franc. C'est la matière sur laquelle je conseille le plus de prudence à qui découvre la parfumerie.

Elle a une réputation ancienne. Au XVIIᵉ siècle, on prêtait à son odeur le pouvoir de troubler les jeunes filles, et sa culture dans les jardins était encadrée pour cette raison. L'anecdote fait sourire, mais elle dit quelque chose de juste : la tubéreuse n'est pas une fleur discrète.

Une fleur qui ne se distille pas

Polianthes tuberosa est une plante originaire du Mexique, cultivée aujourd'hui principalement en Inde, dans le Tamil Nadu et le Karnataka, ainsi qu'en Chine et en Égypte. La culture de Grasse, florissante aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, s'est effondrée dans les années 1960 et 1970 sous la double pression des substituts de synthèse et de la pression foncière sur la Côte d'Azur.

Comme le jasmin, la tubéreuse ne supporte pas la chaleur de la distillation. Il n'existe pas d'huile essentielle de tubéreuse. Toute matière vendue sous ce nom est une erreur d'étiquetage ou une reconstitution.

Matière Procédé Remarque
Absolue d'enfleurage Absorption sur corps gras Historique, environ 150 kg de fleurs pour 1 kg
Absolue de solvants Hexane puis lavage à l'alcool La voie industrielle actuelle
Extrait CO₂ Fluide supercritique Plus frais, plus vert, plus récent
Accord reconstitué Molécules de synthèse Le cas de la très grande majorité des parfums

L'enfleurage mérite une explication, parce que la tubéreuse en est l'exemple le plus cité. La fleur continue de produire du parfum après la cueillette. On l'étale donc sur des couches de graisse purifiée, on la remplace tous les deux ou trois jours, et on recommence jusqu'à saturation de la graisse. Le procédé est trop coûteux en main d'œuvre pour survivre à l'échelle industrielle, mais quelques producteurs à Grasse le maintiennent.

Fleurs de tubéreuse blanches et cireuses disposées sur une couche de graisse claire.

L'enfleurage exploite le fait que la fleur continue d'exhaler après la cueillette. La graisse absorbe le parfum sur plusieurs jours.

Ce que la tubéreuse sent vraiment

C'est là que le malentendu commence. La plupart des gens croient connaître l'odeur de la tubéreuse alors qu'ils connaissent l'odeur d'un accord de tubéreuse, très différent de la matière première.

L'absolue naturelle est complexe et peu flatteuse au premier abord. Elle contient plusieurs registres qui coexistent mal.

Facette Ce qu'on perçoit Molécules en cause
Blanche et cireuse Pétale épais, gardénia, crème Lactones, alcool benzylique
Verte Tige coupée, feuille froissée Notes vertes, cis-3-hexénol
Camphrée Fraîcheur médicinale, presque mentholée Salicylate de méthyle
Fruitée Banane, fruit trop mûr Benzoate et acétate de méthyle
Animale Moiteur, peau, cuir Indole, crésols
Gourmande Miel, beurre, coco Lactones lourdes

La facette banane surprend souvent. Elle vient du benzoate de méthyle et de l'acétate de benzyle, également présents dans le fruit. Ce n'est pas un défaut de la matière, c'est sa signature.

Les grands visages de la tubéreuse

Style Construction Impression
Tubéreuse opulente Tubéreuse, jasmin, ylang, ambre Le modèle des années 1980, dense et projetant
Tubéreuse verte Tubéreuse, galbanum, feuilles, notes camphrées Tendue, botanique, moins sucrée
Tubéreuse lactée Tubéreuse, coco, santal, lactones Crémeuse, solaire, apaisée
Tubéreuse cireuse Tubéreuse seule ou presque, muscs Abstraite, minérale, contemporaine
Tubéreuse gourmande Tubéreuse, amande, vanille, miel Sucrée, confortable
Tubéreuse fumée Tubéreuse, encens, cuir, notes brûlées Sombre, théâtrale

La tubéreuse verte est la voie par laquelle la niche a réhabilité la matière. En renforçant le galbanum et les facettes camphrées au détriment des lactones sucrées, on obtient une fleur qui garde sa densité sans l'opulence associée à la décennie 1980.

Tiges de tubéreuse aux boutons fermés et feuilles vertes coupées sur du bois patiné.

En renforçant les facettes vertes et camphrées, la niche a rendu à la tubéreuse une tension que les compositions opulentes avaient effacée.

Avec quoi on l'associe

Avec les fleurs blanches. Jasmin, gardénia et ylang partagent son registre indolé. L'association est cohérente mais démultiplie la puissance, ce qui demande une main très mesurée.

Avec les notes vertes. Galbanum, feuille de violette et notes de tige contredisent la douceur et donnent du relief. C'est le contrepoint le plus efficace.

Avec les lactones et la coco. La tubéreuse bascule alors dans le solaire, registre monoï et crème. C'est l'association la plus consensuelle.

Avec les bois et les résines. Santal et benjoin apaisent et allongent. Ils réduisent la sensation de saturation en donnant à la fleur un fond où se poser.

Avec l'encens et le cuir. Le contraste est le plus intéressant de tous. Il donne des tubéreuses graves, presque liturgiques, très éloignées de l'image de la fleur capiteuse.Je décris les mécanismes de cette famille dans la famille cuir.

Les erreurs à éviter

La sentir sur mouillette. Aucune fleur ne change autant entre le papier et la peau. Sur mouillette, la tubéreuse paraît souvent plate et savonneuse. Sur peau, elle se déploie et devient charnelle.

La juger sur l'ouverture. Les premières minutes concentrent les facettes camphrées et vertes, qui sont les plus dérangeantes. La fleur se pose au bout de vingt à trente minutes, j'y reviens dans notes de tête, de cœur et de fond.

En vaporiser autant qu'un autre parfum. C'est la famille où le surdosage est le plus vite pénible pour l'entourage. Une vaporisation suffit presque toujours. C'est le sujet de sillage, projection et tenue.

Croire qu'on n'aime pas la tubéreuse. Le plus souvent, on n'aime pas un style de tubéreuse. Essayer une version verte après avoir rejeté une version opulente change fréquemment le verdict.

Comment la reconnaître

Cherchez une fleur épaisse et cireuse, avec une sensation presque grasse, puis une fraîcheur camphrée en contradiction avec elle. Cette coexistence du gras et du camphré est propre à la tubéreuse et permet de la distinguer du jasmin, plus fruité, et du gardénia, plus lacté.

Si vous percevez une note de banane sans qu'aucun fruit ne soit annoncé, vous y êtes.

C'est une matière qui demande du temps et un endroit calme pour être essayée sérieusement : l'annuaire recense les boutiques multi-marques où le conseil prend ce temps.

Sources

  1. Osmothèque, conservatoire international des parfums
  2. Fragrantica, fiche matière Tuberose, Polianthes tuberosa
  3. Eden Botanicals, fiche technique Tuberose Absolute
  4. Société française des parfumeurs, Classification officielle des parfums

Floriane Bobée

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