Familles olfactives

Familles olfactives6 min de lecture

La famille cuir, du gant souple à la botte fumée

Une famille née du travail des gantiers, qui va du gant de daim le plus doux aux odeurs de fumée et de tannage. Réputée difficile, et rendue plus portable par la parfumerie contemporaine.

Cuir brun patiné, feuilles de tabac séchées et écorce de bouleau.

Le cuir divise plus que toute autre famille. On l'aime ou on ne le supporte pas, rarement entre les deux. C'est aussi la seule qui sente franchement autre chose qu'une fleur, un bois ou un fruit : elle sent la matière transformée.

Cet article appartient à la série que je consacre aux familles olfactives.

Une famille née d'un métier

L'origine est artisanale et documentée. À Grasse, les gantiers-parfumeurs parfumaient les peaux pour masquer l'odeur du tannage, procédé qui employait des matières animales à l'odeur difficile. Le parfum servait d'abord à corriger, avant de devenir un objet en soi.

Écorce de bouleau enroulée et trace de goudron sur du bois sombre.

Le goudron de bouleau imperméabilisait les bottes des cavaliers. Son odeur fumée est devenue le cuir de Russie.

L'accord dit cuir de Russie vient d'ailleurs. Les bottes des cavaliers cosaques étaient imperméabilisées au goudron de bouleau, dont l'odeur fumée et goudronneuse est devenue, à la fin du XIXᵉ siècle, une signature recherchée en parfumerie.

Les repères historiques

Tabac Blond, composé par Ernest Daltroff pour Caron en 1919, est le repère le plus cité. Il associe une essence de bouleau à un accord de mousse de chêne, dans un registre qui évoque le tabac blond que les femmes commencent alors à fumer.

Chanel lance Cuir de Russie au milieu des années 1920. Le geste est notable : jusque-là, cuir et tabac blond étaient associés aux parfums masculins. En les combinant à du jasmin, de l'ylang et du labdanum, la maison fait entrer la famille dans la parfumerie féminine.

Ce qui compose la famille

Matière Caractère Note
Goudron de bouleau Fumé, goudronneux, âpre Usage aujourd'hui encadré par les normes
Styrax Résineux, cuiré, doux Adoucit l'accord
Cade Fumé, brûlé, presque médicinal Employé à très petite dose
Tabac Miellé, sec, un peu poussiéreux Fait le lien avec l'ambré
Castoréum Animal, cuiré, chaud Aujourd'hui recréé par synthèse
Isobutylquinoléine Cuir sec, terreux, très puissant Molécule clé du cuir moderne

Les matières animales ont disparu

Le castoréum et la civette, employés historiquement, sont aujourd'hui presque exclusivement recréés en laboratoire. Les raisons sont éthiques d'abord, mais aussi pratiques : la synthèse garantit une constance qu'une matière animale ne permet pas, et un coût sans rapport.

Je reviens sur ce point dans matières naturelles ou synthétiques.

Les sous-familles

Le cuir est la seule des sept familles que Fragrantica ne subdivise pas. Aucune sous-famille officielle, ce qui traduit à la fois sa petite taille et son caractère transversal : le cuir apparaît souvent comme facette d'un chypre ou d'un boisé plutôt que comme famille principale.

Cinq formes se distinguent néanmoins clairement à l'usage.

Style Construction Impression
Cuir fumé Bouleau, cade, encens Âpre, minéral, presque hostile
Cuir floral Cuir sur jasmin, iris, rose Habillé, contrasté, très élégant
Cuir tabac Tabac, miel, foin Chaud, confortable, automnal
Cuir suédé Isobutylquinoléine, muscs, iris Doux, poudré, la forme la plus portable
Cuir animal Castoréum reconstitué, matières chaudes Charnel, assumé, clivant

Un daim beige clair posé à côté d'un cuir brun sombre et lisse.

Le cuir suédé, doux et poudré, est la forme par laquelle la plupart des gens entrent dans la famille.

Le cuir suédé est la forme qui a rendu la famille accessible. En remplaçant le goudron par des matières poudrées et des muscs, il conserve l'idée du cuir sans son agressivité. C'est par lui que la plupart des gens entrent dans la famille sans le savoir.

En parfumerie de niche

C'est une famille de niche par nature. Elle plaît trop peu pour convenir à un cahier des charges de grande diffusion, et elle demande un engagement que peu de marques prennent.

La niche y a fait deux choses. Elle a restauré des accords historiques que les normes avaient rendus difficiles, en travaillant des substituts sérieux plutôt que des approximations. Et elle a déplacé la famille vers des territoires nouveaux : cuirs minéraux, cuirs marins, cuirs presque propres, qui gardent la structure sans l'imaginaire de la botte et du tannage.

Ce qu'il faut savoir avant d'essayer

Ne jugez jamais sur l'ouverture. C'est vrai partout, mais ici plus qu'ailleurs : les premières minutes d'un cuir peuvent être franchement désagréables avant que l'accord ne se pose. Attendez trente minutes au minimum, j'y reviens dans notes de tête, de cœur et de fond.

Testez sur peau, jamais sur mouillette. Le cuir est la famille où l'écart entre papier et peau est le plus grand. Ses matières réagissent à la chaleur corporelle et se transforment.

Commencez par un suédé. Entrer dans la famille par un cuir fumé est le meilleur moyen de la détester à vie. Le suédé donne l'idée sans le choc.

Comment la reconnaître

Cherchez une odeur sèche et fumée qui n'est ni un bois ni une résine, avec quelque chose d'un peu sale dessous. Si vous pensez à un blouson, à une selle, à une valise ancienne, vous y êtes.

C'est la famille la plus difficile à sentir en boutique, parce qu'elle demande du temps et qu'elle ne séduit pas immédiatement. Il faut un endroit où l'on peut s'asseoir et attendre : l'annuaire recense les boutiques multi-marques où le conseil prend ce temps.

Sources

  1. Société française des parfumeurs, Classification officielle des parfums
  2. Caron, Tabac Blond, 1919, composé par Ernest Daltroff
  3. Chanel, Cuir de Russie, milieu des années 1920
  4. Normes IFRA, encadrement du goudron de bouleau et des matières fumées

Floriane Bobée

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