Comprendre un parfum

Comprendre un parfum9 min de lecture

Les familles olfactives : le guide pour comprendre les grandes catégories de parfums

Hespéridée, florale, fougère, chyprée, boisée, ambrée, cuir : ce que recouvrent vraiment les sept familles de la classification française, et comment identifier la sienne.

Sept matières de parfumerie alignées : agrume, rose, lavande, lichen, cèdre, vanille, cuir.

Sans vocabulaire, il est difficile de dire pourquoi un parfum plaît. On tourne autour avec des mots vagues, « frais », « fort », « sucré », et l'on ressort de boutique sans avoir rien appris sur ses propres goûts.

Les familles olfactives servent exactement à cela : nommer. Cet article prolonge les bases de la parfumerie.

D'où vient la classification française

Contrairement à une idée répandue, les familles olfactives ne sont pas une invention marketing. Elles viennent d'un travail de parfumeurs.

En 1984, la Commission technique de la Société française des parfumeurs publie la première classification officielle, sous la plume de quatre parfumeurs : Raymond Chaillan, Jean Kerléo, Raymond Pouliquen et Guy Robert. Elle ne compte alors que cinq familles, et ne couvre que la parfumerie féminine.

À la fin des années 1980, Jeannine Mongin et Jean-Claude Ellena rejoignent la commission. En 1990, les boisés et les hespéridés sont intégrés : la classification passe à sept familles, qui font toujours référence aujourd'hui. Depuis 2001, elles se déclinent en quarante-sept sous-familles.

En parallèle, le chercheur australien Michael Edwards publie dès 1983 sa Fragrance Wheel. Là où la classification française range, la roue relie : elle place les familles en cercle, de sorte que deux familles voisines partagent des matières. Elle est particulièrement utile quand on cherche à s'éloigner progressivement d'un parfum aimé, sans changer d'univers d'un coup.

Les sept familles

Famille Matières caractéristiques Impression dominante Un repère historique
Hespéridée Bergamote, citron, orange, petitgrain Vive, nette, éphémère Eau de Cologne, forme fondatrice du genre
Florale Rose, jasmin, tubéreuse, iris, fleur d'oranger Lumineuse à charnelle La famille la plus vaste, et de loin
Fougère Lavande, coumarine, mousse, géranium Propre, aromatique, structurée Fougère Royale, Houbigant, 1882
Chyprée Bergamote, mousse de chêne, labdanum, patchouli Contrastée, sombre, élégante Chypre, François Coty, 1917
Boisée Santal, cèdre, vétiver, oud, patchouli Sèche ou crémeuse, enveloppante Très présente dans la niche contemporaine
Ambrée Vanille, résines, benjoin, épices Chaude, dense, sucrée Shalimar, Guerlain, 1925
Cuir Bouleau, castoréum, tabac, styrax Fumée, animale, sèche Tabac Blond, Caron, 1919

Chaque famille a désormais son article, accessible depuis le tableau ci-dessus.

La famille ambrée est celle que l'on a longtemps appelée « orientale ». Le terme est aujourd'hui largement abandonné par la profession, et remplacé par une désignation qui décrit la matière plutôt qu'une géographie imaginaire.

Les facettes, ce que la classification ne dit pas

Certains mots reviennent constamment en boutique sans figurer parmi les sept familles : poudré, gourmand, aquatique, vert, fumé, salin.

Ce ne sont pas des familles mais des facettes, c'est-à-dire des caractères qui traversent plusieurs familles à la fois. Un poudré peut être floral, avec l'iris, ou ambré, avec l'héliotrope et la vanille. Un fumé peut être cuiré, boisé ou même floral. La confusion est sans gravité, mais elle explique pourquoi deux vendeurs peuvent classer le même parfum différemment.

Une famille répond à la question « de quoi ce parfum est-il fait ». Une facette répond à « quel effet il produit ». Les deux sont utiles, et un parfum bien décrit associe presque toujours les deux : un floral poudré, un boisé fumé, un ambré salin.

Facette Ce qu'elle produit Familles qu'elle traverse le plus
Le poudré Une sensation de flou, sans arête Florale, ambrée, cuir
Le gourmand Du sucre cuit, caramel et praline Ambrée, boisée, florale
Le vert Le végétal coupé, tige et feuille Florale, chyprée, fougère
L'aquatique Une transparence d'air et d'eau Florale, boisée, hespéridée
Le fumé Une matière transformée par le feu Cuir, boisée, ambrée
Le salin Le sel et la chaleur sur la peau Ambrée, boisée, florale

Chaque facette a son article, accessible depuis le tableau ci-dessus.

Deux d'entre elles ont une date de naissance identifiable, ce qui est rare. L'aquatique naît d'une molécule isolée chez Pfizer en 1951, la Calone, commercialisée en 1966 et devenue la signature des années 1990. Le gourmand naît commercialement en 1992 avec Angel de Thierry Mugler, dont l'accord patchouli caramel a créé un genre entier. Les deux ont été jugées grand public avant d'être reprises par des maisons de niche qui les ont complexifiées.

Et l'aromatique ?

Si vous consultez Fragrantica, la base de données la plus utilisée par les amateurs, vous y trouverez une famille aromatique qui ne figure pas dans les sept ci-dessus. Ce n'est pas un oubli, ce sont deux écoles de classement qui coexistent.

Classification française Fragrantica
Principe Par structure et par histoire Par matière dominante
Fougère Famille à part entière Sous-famille de l'aromatique
Aromatique Facette, pas famille Famille principale
Ambré Famille ambrée Famille orientale, même chose

L'aromatique désigne les herbes : lavande, romarin, sauge, thym, basilic. Dans la classification française, ces matières ne fondent pas une famille parce qu'elles apparaissent partout, en tête d'un hespéridé, au cœur d'une fougère, en contrepoint d'un boisé. Elles constituent une facette, au même titre que le poudré ou le gourmand.

Fragrantica raisonne autrement et en fait une famille, dans laquelle elle range la fougère. Concrètement, un parfum que la France appelle fougère y sera classé aromatique fougère. Les deux systèmes décrivent les mêmes parfums, ils ne découpent pas au même endroit.

Chaque article de famille précise ses sous-familles selon la nomenclature Fragrantica, pour que vous puissiez passer de l'une à l'autre sans vous perdre.

Comment ces familles se comportent en parfumerie de niche

La niche ne crée pas de nouvelles familles. Elle en pousse les curseurs.

Mousse de chêne sur une écorce sombre, en gros plan.

La mousse de chêne, colonne vertébrale des chyprés. Sa restriction réglementaire a redessiné toute une famille.

Les floraux y deviennent souvent plus crus. Là où la grande diffusion adoucit une tubéreuse pour la rendre consensuelle, une maison de niche assumera son côté charnel, presque lactée, parfois dérangeant. C'est ce qui explique qu'un même mot, « floral », recouvre des expériences radicalement différentes selon le rayon.

Les chyprés ont vécu une rupture réglementaire majeure. La mousse de chêne, leur colonne vertébrale, contient de l'atranol et du chloroatranol, identifiés comme sensibilisants puissants. Le règlement européen 2017/1410 les a interdits dans les cosmétiques : depuis août 2021, aucun produit non conforme ne peut plus être vendu dans l'Union. Des chyprés historiques ont été reformulés, et la famille s'est reconstruite autour de substituts et de constructions nouvelles. C'est le seul cas où une famille entière a été redessinée par une norme.

Les boisés sont sans doute là où la niche s'exprime le plus librement, portée par des matières coûteuses comme le oud ou le santal, et par des molécules de synthèse qui permettent d'en tenir le prix.

Les cuirs et animaliques restent les plus clivants. Les matières d'origine animale, castoréum et civette, sont aujourd'hui presque exclusivement recréées par synthèse, pour des raisons éthiques autant que de coût et de constance.

Identifier sa propre famille

Deux méthodes, à mener dans cet ordre.

Cuir patiné et feuilles de tabac séchées.

La famille des cuirs, la plus clivante : cuir, tabac, notes fumées et animales.

Partir de ce que l'on aime déjà

Listez trois ou quatre parfums que vous rachèteriez sans hésiter, y compris anciens, y compris de grande diffusion. Cherchez leur composition, et regardez quelle famille revient. Le résultat surprend souvent : on croit aimer les floraux et l'on découvre que les trois favoris sont des boisés à facette florale.

Tester en aveugle, dans le bon ordre

En boutique, demandez un représentant de chaque famille, un par un, en commençant par les hespéridés et en terminant par les cuirs. Les matières légères d'abord, les lourdes ensuite : l'inverse sature le nez et fausse tout ce qui suit.

À faire À éviter
Trois à quatre mouillettes par session Enchaîner dix parfums d'affilée
Noter la réaction immédiate, en un mot Chercher à « bien » décrire
Laisser reposer le nez entre deux essais Sentir du café, qui ne réinitialise rien
Revenir sentir la mouillette une heure après Juger sur les cinq premières minutes

Le café, justement : l'idée qu'il « nettoie » le nez est une croyance tenace et sans fondement. Ce qui fonctionne réellement, c'est le temps, l'air, et éventuellement l'odeur de sa propre peau au creux du coude.

On n'appartient jamais à une seule famille de façon exclusive. La plupart des gens ont une famille dominante et une ou deux familles secondaires, portées selon la saison, l'heure ou le contexte.

La suite

Une famille décrit un parfum globalement, mais ne dit rien de son évolution sur la peau. Or un parfum ne sent pas la même chose au bout de cinq minutes et de cinq heures. C'est tout l'objet de notes de tête, de cœur et de fond.

Pour sentir plusieurs familles au même endroit et comparer sérieusement, l'annuaire recense les boutiques multi-marques de France et de Belgique.

Sources

  1. Société française des parfumeurs, Classification officielle des parfums, sfp-parfumeurs.com
  2. Michael Edwards, Fragrances of the World, et la Fragrance Wheel (1983)
  3. Règlement (UE) 2017/1410 de la Commission du 2 août 2017
  4. Normes IFRA, amendements successifs relatifs à la mousse de chêne

Floriane Bobée

Je tiens l’annuaire des parfumeries de niche en France et en Belgique. Aucune adresse n’y a payé sa place.

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